À l’approche de l’entrée en vigueur du règlement européen sur la déforestation importée (EUDR), prévue en 2026, les chaînes d’approvisionnement agricoles font face à de nouvelles exigences de traçabilité. En Afrique de l’Ouest, principal bassin mondial de production de cacao, cette réglementation suscite de fortes inquiétudes, alors que plusieurs pays producteurs peinent encore à se conformer aux standards attendus par l’Union européenne.
Une enquête publiée en novembre 2025 par l’ONG internationale Global Witness, intitulée « Chocolate giants fuel deforestation in West Africa’s last rainforest », met en lumière l’exposition indirecte de plusieurs grands groupes chocolatiers — Nestlé, Mondelēz, Mars, Hershey’s et Unilever — à une nouvelle vague de déforestation liée à la culture du cacao au Libéria.
Des chaînes d’approvisionnement jugées insuffisamment transparentes
Selon le rapport, ces entreprises ne s’approvisionnent pas directement au Libéria, pays encore marginal dans le paysage cacaoyer ouest-africain. Toutefois, Global Witness documente la manière dont du cacao issu de zones récemment déforestées pourrait intégrer leurs chaînes d’approvisionnement via des négociants internationaux tels qu’ECOM, Touton, OFI (Olam) ou Cargill.
L’ONG pointe un manque de transparence dans les mécanismes de sourcing, qui permettrait à des fèves produites sur des terres défrichées récemment d’être mélangées à des volumes certifiés, sans possibilité de traçabilité fine jusqu’à la parcelle d’origine.
Le système du « mass balance » en cause
Au cœur des critiques figure le système dit du « mass balance », largement utilisé dans l’industrie du cacao. Ce mode de certification autorise le mélange de cacao certifié durable avec du cacao non certifié provenant de différentes origines, tant que des volumes équivalents de cacao durable sont achetés par ailleurs.
Dans ce contexte, les entreprises peuvent commercialiser des produits affichant des engagements de durabilité, sans être en mesure de garantir que les fèves utilisées proviennent effectivement de plantations respectant les critères environnementaux. « Le système de mass balance et de mélange rend impossible pour les entreprises chocolatières qui s’approvisionnent auprès d’ECOM, Touton et Cargill d’empêcher que du cacao issu de plantations libériennes déforestées n’entre dans leur chaîne d’approvisionnement », souligne Global Witness.
L’enquête note également qu’aucune plantation libérienne n’est actuellement certifiée Rainforest Alliance, alors même que cette certification est revendiquée par les négociants concernés. Pour l’ONG, ce décalage met en évidence les limites des mécanismes volontaires face aux exigences croissantes de traçabilité.
L’EUDR, un tournant pour la filière libérienne
Avec l’entrée en vigueur de l’EUDR, les marges de manœuvre des négociants et transformateurs devraient se réduire. Le règlement impose en effet une traçabilité géographique précise, jusqu’aux parcelles, et interdit l’importation de produits issus de terres déforestées après décembre 2020.
Cette évolution réglementaire pourrait fragiliser la dynamique récente de la filière cacao au Libéria, dont les exportations vers l’Union européenne ont fortement progressé ces dernières années. Selon les données de la Commission européenne, la valeur des importations européennes de cacao et produits dérivés en provenance du Libéria est passée de 25 millions d’euros en 2020 à 72 millions d’euros en 2024.
Une déforestation massive documentée
Global Witness souligne que les comtés de Bong, Nimba et Lofa, qui constituent la principale ceinture cacaoyère du pays, ont perdu plus de 250 000 hectares de forêts entre 2021 et 2024, une superficie comparable à celle du Luxembourg. Cette déforestation serait largement liée à l’expansion rapide des plantations de cacao, stimulée par la hausse mondiale des prix et par l’arrivée de producteurs venus de Côte d’Ivoire et du Burkina Faso à la recherche de nouvelles terres.
La problématique n’est toutefois pas nouvelle. Dans un rapport publié en septembre 2025, l’ONG ivoirienne IDEF alertait déjà sur la poursuite de la déforestation liée à la cacaoculture au Libéria. S’appuyant sur les données de la Liberia Land Authority, l’organisation indiquait que, dans le seul comté du Grand Gedeh, près de 500 000 hectares de forêt primaire auraient été défrichés ou seraient en cours de défrichement au profit du cacao depuis le début des arrivées massives de producteurs ivoiriens en 2020.
Un test grandeur nature pour la conformité à l’EUDR
À moins d’un an de l’entrée en vigueur de l’EUDR, le cas libérien illustre les défis structurels auxquels fait face la filière cacao ouest-africaine : traçabilité parcellaire, contrôle de l’expansion agricole, gouvernance foncière et crédibilité des systèmes de certification. Autant de chantiers qui conditionneront la capacité des pays producteurs et des acteurs privés à maintenir leur accès au marché européen dans un cadre réglementaire désormais beaucoup plus strict.




