Entre 2018/2019 et 2019/2020, le Soudan devançait le Sénégal de plus d’un million de tonnes dans la production d’arachide. En l’espace de quelques années, cet écart s’est totalement résorbé. Selon les dernières projections du Département américain de l’Agriculture (USDA), le Sénégal pourrait, pour la première fois, dépasser le Soudan lors de la campagne 2025/2026 et devenir le deuxième producteur africain derrière le Nigeria. La récolte sénégalaise est annoncée à 1,15 million de tonnes, contre 800 000 tonnes en 2024/2025. Un rebond significatif, même s’il ne s’agit pas d’une campagne exceptionnelle.
Le contraste est saisissant avec la trajectoire du Soudan, dont la production devrait chuter à 1 million de tonnes, un niveau historiquement bas. Le pays enregistre ainsi une troisième campagne consécutive sous les deux millions de tonnes, confirmant un déclin structurel.
La contraction de l’offre soudanaise s’explique par une combinaison de facteurs sécuritaires, économiques et logistiques. Depuis avril 2023, la guerre civile opposant les Forces de soutien rapide (RSF) à l’armée régulière a touché des zones-clés comme le Darfour et le Kordofan, paralysant les chaînes d’approvisionnement. Dans une intervention en marge de la Conférence mondiale sur le sésame et l’arachide organisée en Turquie en septembre dernier, Islam Baasher, responsable du développement commercial chez Bayrony, rappelait que de nombreuses entreprises avaient suspendu ou fortement réduit leur activité. La fermeture de banques a freiné l’accès au financement agricole, compliquant les campagnes de semis et de récolte, tandis que l’insécurité a provoqué des pertes de marchandises et une hausse marquée des coûts logistiques, nuisant à la rentabilité du secteur.
Pendant ce temps, le Sénégal affiche des performances en nette amélioration. En 2024/2025, le pays a enregistré un rendement d’environ une tonne par hectare, soit 50 % de plus que le rendement soudanais estimé à 0,69 tonne/ha, malgré une superficie bien plus faible : 780 000 hectares, contre 2,83 millions au Soudan. La tendance devrait encore s’accentuer en 2025/2026, avec un rendement attendu à 1,32 tonne/ha pour le Sénégal, tandis que celui du Soudan reculerait à 0,50 tonne/ha.


Cette abondance annonce toutefois un véritable casse-tête pour les acteurs locaux. La Société nationale de commercialisation des oléagineux (Sonacos) s’est fixé un objectif ambitieux : collecter 450 000 tonnes d’arachide auprès des producteurs. Deux mois après le lancement officiel de la campagne en novembre dernier, seules 62 000 tonnes avaient été achetées, un démarrage très en dessous des attentes. Certes, la société publique a montré sa capacité à monter en puissance, en passant de 12 933 tonnes collectées en 2023/2024 à 155 578 tonnes l’année suivante, mais atteindre ce nouveau seuil relève pour beaucoup d’un pari difficile.
Le scepticisme est renforcé par les déclarations de responsables agricoles. Le 11 janvier, le coordonnateur régional de l’association paysanne Aar Sunu Momel, interrogé par l’Agence sénégalaise de presse (APS), estimait qu’il serait « illusoire » d’imaginer la Sonacos capable d’absorber un tel volume. Cette inquiétude alimente le risque d’une surabondance de l’offre sur le marché local, avec une pression baissière sur les prix, malgré le prix plancher fixé à 305 FCFA le kilogramme.
Cette situation pourrait toutefois profiter aux exportateurs. La récente suppression de la taxe de 4 % sur les ventes internationales rend les expéditions plus compétitives, d’autant que les exportateurs proposent en général des prix supérieurs à ceux de la Sonacos. Une dynamique bienvenue pour un segment en difficulté depuis plusieurs années : entre 2021 et 2024, la valeur des exportations d’arachides non grillées est passée de 154,7 milliards FCFA (279,5 millions USD) à 65,3 milliards FCFA (118 millions USD), tandis que les volumes ont été divisés par près de trois, atteignant seulement 121 798 tonnes, selon l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD).
Pour le Sénégal, détrôner le Soudan serait un symbole fort, mais la véritable bataille se jouera dans la capacité du pays à transformer cette abondance en revenus durables, à fluidifier la collecte et à renforcer la compétitivité de ses exportations. Le défi est agricole, industriel et logistique tout à la fois — mais la dynamique semble aujourd’hui clairement en faveur de Dakar.




