Niger : la polémique sur le « stock de 156 000 tonnes » d’uranium repose sur une erreur de lecture

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Au cœur du différend entre Niamey et le groupe français Orano, la question du stock d’uranium extrait avant la nationalisation de la Somaïr a récemment suscité une large couverture médiatique. Mais un chiffre relayé par plusieurs médias internationaux mérite d’être examiné de près.

Lors d’une intervention télévisée le 13 février, le président nigérien Abdourahamane Tiani a évoqué un volume de « 156,231 tonnes » d’uranium produit avant la reprise effective de la mine d’Arlit par les autorités nigériennes.

Plusieurs médias ont pourtant repris le chiffre sous la forme « 156 000 tonnes », transformant quelques centaines de tonnes en un volume équivalant à plusieurs années de production mondiale.

Une confusion liée à la notation

À l’écoute attentive de la séquence, le chiffre mentionné correspond à environ 156 tonnes. La confusion semble provenir de la notation décimale : dans l’usage francophone, la virgule sépare les décimales. Ainsi, « 156,231 tonnes » signifie 156,231 tonnes – soit un peu plus de 156 tonnes – et non 156 231 tonnes.

Une mauvaise interprétation du séparateur décimal peut donc transformer un chiffre plausible en un volume gigantesque. Repris sans vérification à la source audiovisuelle, le nombre erroné s’est rapidement diffusé.

Ce volume d’environ 156 tonnes avait d’ailleurs déjà été mentionné fin 2025 par les ministres nigériens des Mines et de la Justice lors d’un point de presse. Il correspondrait à la production antérieure à la nationalisation sur laquelle s’appliquerait le partage entre Orano (63,4 %) et la société publique Sopamin (36,6 %).

Si Orano conteste la nationalisation et parle d’expropriation, le désaccord porte sur le cadre juridique et financier – non sur l’existence d’un stock de centaines de milliers de tonnes.

Des ordres de grandeur incompatibles

Un simple retour aux données sectorielles montre qu’un stock de 156 000 tonnes serait irréaliste.

Selon la World Nuclear Association, la production nigérienne s’est établie ces dernières années à :

  • 2 992 tonnes en 2020
  • 2 282 tonnes en 2021
  • 2 020 tonnes en 2022

Même au pic de production moderne, autour de 4 000 tonnes par an, il faudrait près de 40 ans de production intégralement stockée – sans aucune exportation – pour atteindre 156 000 tonnes. Or les exportations annuelles sont généralement proches des volumes produits, ce qui exclut l’accumulation d’un tel stock.

À l’échelle mondiale, l’écart est encore plus frappant. La production mondiale d’uranium s’élevait à environ 55 690 tonnes en 2022 et devrait atteindre près de 66 320 tonnes en 2026. Un stock de 156 000 tonnes représenterait près de trois années complètes de production mondiale.

Autre élément révélateur : selon les autorités nigériennes, la production cumulée de la Somaïr entre 1971 et 2024 atteindrait environ 80 517 tonnes. Un stock unique de 156 000 tonnes dépasserait donc la production historique totale du site.

Un enjeu stratégique dans un marché haussier

Cette controverse intervient alors que l’uranium est redevenu un actif stratégique. Le prix spot, inférieur à 66 000 dollars la tonne en janvier 2021, a presque triplé pour dépasser 180 000 dollars la tonne fin 2025, porté par le regain d’intérêt pour l’énergie nucléaire.

Dans ce contexte, chaque tonne produite ou revendiquée prend une dimension budgétaire accrue pour le Niger, où l’uranium constitue une ressource clé des exportations minières.

Plus que jamais, la précision des chiffres est donc essentielle. Car dans un environnement de tensions géopolitiques et de prix élevés, une simple virgule peut changer radicalement la perception d’un enjeu économique majeur.

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