Première zone d’importation de lait en poudre du continent, l’Afrique de l’Ouest voit sa consommation croître beaucoup plus vite que sa production locale. Tandis que les supermarchés se remplissent de poudres ré-engraissées et de produits importés à bas coût, les filières laitières nationales peinent toujours à émerger. Malgré des discours politiques ambitieux, les chaînes de valeur locales restent sous-financées. Dans cet entretien, Bio Goura Soulé (photo), professeur-chercheur et assistant technique élevage et pastoralisme à la Communauté Economique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), analyse les faiblesses structurelles du secteur et les pistes de transformation actuellement explorées.
« Un écart entre discours politique et investissements réels »
Pour l’expert, la première contradiction vient du décalage entre les ambitions affichées par les États et les budgets réellement engagés. La Déclaration de Malabo, qui recommande d’allouer 10 % du budget national à l’agriculture, et la recommandation de l’Union africaine de consacrer 30 % des investissements agricoles à l’élevage restent largement inappliquées. La plupart des pays plafonnent à 3–5 % de budget agricole, dont à peine 10 % pour l’élevage. Résultat : les stratégies pour le lait, la viande ou le pastoralisme ne disposent pas des financements nécessaires pour transformer durablement les filières.
Le PAOLAO, un levier régional pour structurer la filière
Lancé en décembre 2025, le Projet d’Appui à l’Offensive Lait en Afrique de l’Ouest (PAOLAO) entend corriger ces déséquilibres. Doté de 11 millions d’euros, il couvre les pays de la CEDEAO, du Sahel, ainsi que le Tchad et la Mauritanie. Son objectif principal : doubler la production régionale de lait frais d’ici 2030, pour passer de 5–6 milliards à près de 10 milliards de litres par an.
Le projet vise également à renforcer la collecte, maillon faible d’une filière où seulement 5 à 7 % du lait est aujourd’hui intégré aux circuits industriels. L’ambition est d’atteindre 20 à 25 % d’approvisionnement local des laiteries. Enfin, le PAOLAO veut stimuler la consommation de produits laitiers véritablement fabriqués à partir de lait local, et non de poudres importées.
Un enjeu fiscal central : vers un reclassement des poudres de lait
L’un des leviers majeurs du programme concerne la fiscalité. Aujourd’hui, les poudres de lait importées – y compris les poudres ré-engraissées à l’huile de palme – sont taxées à seulement 5 %, ce qui les rend largement plus compétitives que le lait local. Pour Bio Goura Soulé, cette incohérence entre politique agricole et politique commerciale est l’un des principaux obstacles à la souveraineté laitière.
Le PAOLAO travaille à documenter l’impact de cette faible taxation afin de pousser à une recatégorisation des poudres dans la cinquième bande du TEC, à 35 % de droits de douane. Une réforme qui pourrait être couplée à des obligations de collecte locale pour les industriels, avec des seuils de 20 % puis 50 % à l’horizon 2030. Mais les discussions avancent lentement : les changements institutionnels à la CEDEAO rendent improbable une adoption avant fin 2026 ou 2027.
« Nous ne reproduirons pas en quelques années ce que le Kenya a mis 60 ans à bâtir »
La comparaison est fréquente : le Kenya, qui taxe ses importations laitières jusqu’à 60 %, dispose aujourd’hui d’une filière locale puissante, fondée sur une collecte dense et une industrie structurée. Mais l’Afrique de l’Ouest évolue dans un autre contexte : plus de 80 % du cheptel est élevé en mobilité, et les systèmes pastoraux restent dominants. Pour Bio Goura Soulé, il faut éviter les illusions : la région ne pourra pas “copier-coller” le modèle d’Afrique de l’Est. L’approche doit être progressive, centrée sur la santé animale, l’alimentation du bétail et l’organisation des producteurs.
Construire des modèles viables de collecte
La collecte reste le principal défi. À peine 7 % du lait produit en Afrique de l’Ouest est acheminé vers les laiteries. Pour y remédier, le PAOLAO mise sur un modèle articulant éleveurs, centres de collecte multiservices et mini-laiteries. Contractualisation, services de proximité (intrants, fourrage, eau, soins vétérinaires), logistique courte et transformation locale doivent permettre d’ancrer des “noyaux” reproductibles à l’échelle des grands bassins laitiers.
L’importation de vaches améliorées, une fausse bonne idée ?
Plusieurs gouvernements ont massivement importé des vaches européennes ces dernières années. Une orientation que Bio Goura Soulé juge risquée. D’abord parce qu’elle menace la diversité génétique locale : la région ne dispose pas de banque de gènes pour protéger ses races adaptées. Ensuite parce que ces importations favorisent l’introduction de maladies, notamment les tiques, dont la prolifération pose aujourd’hui problème. Enfin, parce que les résultats de ces programmes restent très peu documentés malgré leur coût élevé.
L’expert insiste sur un autre point : avec 600 millions de bovins en Afrique de l’Ouest et au Sahel, les marges de progression sont immenses si l’on améliore simplement l’alimentation et la santé animale. Dans des conditions optimales, les vaches locales pourraient produire 4 à 5 litres par jour, soit le double des rendements actuels.
Santé animale, alimentation, formation : les vraies urgences
Pour Bio Goura Soulé, l’urgence n’est pas d’importer du bétail amélioré, mais de financer des campagnes de vaccination harmonisées, de renforcer les services vétérinaires, d’améliorer l’accès aux aliments pour bétail et de déployer des techniciens au plus près des éleveurs. Dans certains pays, comme la Sierra Leone ou le Liberia, on ne compte parfois que trois vétérinaires sur tout le territoire.
L’Année internationale des parcours : une occasion stratégique
La Food and Agriculture Organization (FAO) a placé cette année sous le signe du pastoralisme, offrant une opportunité de plaidoyer. La CEDEAO, l’APESS, le ROPPA et le CORET prévoient des actions régionales à Saly et lors du Sommet mondial du lait. L’objectif est de démontrer que soutenir le pastoralisme n’est pas un retour en arrière, mais un investissement stratégique pour la sécurité alimentaire, l’emploi rural et la résilience économique.




