Nigeria : le bras de fer Dangote–régulateurs met le Petroleum Industry Act à l’épreuve

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Le conflit récent entre Aliko Dangote, propriétaire de la plus grande raffinerie d’Afrique, et les autorités de régulation du secteur pétrolier nigérian dépasse le simple désaccord industriel. Il s’impose désormais comme un test grandeur nature de la crédibilité du Petroleum Industry Act (PIA), la loi-cadre adoptée en 2021 pour assainir et stabiliser la gouvernance du secteur énergétique du pays.

Dans ce contexte tendu, le président Bola Tinubu a procédé, le mercredi 17 décembre 2025, à la nomination de nouveaux dirigeants à la tête des deux principales autorités de régulation :
Oritsemeyiwa Amanorisewo Eyesan, nommé directeur général de la Nigerian Upstream Petroleum Regulatory Commission (NUPRC) ;
Saidu Aliyu Mohammed, désigné à la tête de la Nigerian Midstream and Downstream Petroleum Regulatory Authority (NMDPRA).

Ces nominations, encore soumises à la confirmation du Parlement nigérian conformément aux dispositions légales, interviennent à un moment critique pour l’application effective du PIA.

Un changement de gouvernance sur fond de crise industrielle

La recomposition de la gouvernance du secteur pétrolier s’opère dans un climat de rupture de confiance entre les autorités sortantes et le groupe Dangote. Ce dernier a publiquement mis en cause la gestion des anciens dirigeants des régulateurs, Gbenga Komolafe (NUPRC) et Farouk Ahmed (NMDPRA).

Au cœur du différend figure la poursuite des autorisations d’importation de carburants à bas prix, alors même que la raffinerie Dangote — conçue pour réduire la dépendance du Nigeria aux importations de produits raffinés — entrait progressivement en phase opérationnelle. Le conglomérat industriel estime que ces décisions fragilisent le raffinage local et compromettent la rentabilité des investissements domestiques.

Le bras de fer a franchi un cap lorsque Dangote a saisi la Commission des crimes économiques et financiers (EFCC), dénonçant des pratiques jugées contraires à l’intérêt stratégique du pays. Une démarche qui illustre les difficultés d’arbitrage et les ambiguïtés persistantes dans l’application des règles du secteur.

Le Petroleum Industry Act face à son premier test majeur

Quatre ans après son adoption, le Petroleum Industry Act se trouve confronté à son premier test de crédibilité majeur. Fruit de plus d’une décennie de débats législatifs, ce texte avait pour ambition de dépolitiser la régulation, de clarifier les rôles institutionnels et de restaurer la confiance des investisseurs.

Le PIA a notamment dissous l’ancien Department of Petroleum Resources (DPR) pour créer deux entités distinctes :
– la NUPRC, chargée de l’exploration et de la production en amont ;
– la NMDPRA, responsable des activités de transport, de raffinage et de distribution.

Cette séparation devait garantir une régulation indépendante, prévisible et à l’abri des interférences politiques et commerciales. Or, les tensions actuelles suggèrent que cette étanchéité institutionnelle reste fragile.

Un signal scruté de près par les marchés

Les premiers choix et décisions d’Eyesan et de Mohammed seront étroitement observés par les investisseurs. Leur capacité à appliquer strictement l’esprit du PIA, à arbitrer entre intérêts industriels concurrents et à résister aux pressions politiques constituera un indicateur clé de la maturité du cadre réglementaire nigérian.

Sur le continent, un précédent fait figure de référence : l’Angola. Dès 2019, Luanda a réussi à opérationnaliser l’Agence nationale du pétrole, du gaz et des biocarburants (ANPG), en séparant clairement les fonctions de régulation de celles de Sonangol, la compagnie pétrolière nationale. Cette réforme a contribué à restaurer la confiance des investisseurs et à relancer l’attractivité du secteur.

Au Nigeria, la question est désormais de savoir si la NUPRC et la NMDPRA pourront atteindre un niveau comparable d’autonomie face au poids des grands acteurs industriels — au premier rang desquels le groupe Dangote — et aux arbitrages politiques.

Un enjeu clé pour l’investissement pétrolier nigérian

L’enjeu est loin d’être théorique. Les investissements pétroliers au Nigeria ont chuté d’environ 70 % en une décennie, passant de 27 milliards de dollars en 2014 à moins de 6 milliards de dollars en 2022, selon des données de la NUPRC relayées en septembre 2025.

Dans un pays qui demeure l’un des premiers producteurs africains de pétrole et de gaz, la restauration d’un cadre réglementaire crédible, stable et indépendant apparaît comme une condition indispensable pour inverser cette tendance. À ce titre, la gestion du dossier Dangote pourrait bien devenir le baromètre politique et économique du Petroleum Industry Act.

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