L’année 2025 marque un tournant pour le marché des titres publics de l’UEMOA. Non pas une rupture, mais un changement d’échelle qui met en lumière ses forces… et ses limites. Derrière des volumes records, le marché a livré une série de signaux parfois contre-intuitifs, souvent révélateurs. Il finance désormais massivement les États, mais peine encore à structurer durablement l’épargne et la liquidité. Dix enseignements se dégagent de cette séquence.
1. Le marché a définitivement changé d’échelle
Avec près de 11 900 milliards FCFA levés en 2025, soit plus du double des montants de 2022, la question de l’accès au financement ne se pose plus dans les mêmes termes. Le marché absorbe des besoins souverains élevés, répétés et croissants. La contrainte n’est plus quantitative, mais qualitative : celle de la soutenabilité des trajectoires de dette et du coût du financement. La taille du marché n’est plus un sujet ; sa qualité est devenue centrale.
2. Une union monétaire, mais des signatures clairement différenciées
Le marché n’est plus indifférencié. Malgré la monnaie commune, les investisseurs hiérarchisent nettement les risques souverains. En 2025, le Bénin (6,2 %) et la Côte d’Ivoire (6,7 %) continuent de bénéficier des conditions les plus favorables, tandis que le Niger ou la Guinée-Bissau doivent offrir des primes nettement plus élevées. Le marché ne sanctionne pas par l’exclusion, mais par le prix. C’est le signe d’un marché plus mature, mais aussi plus exigeant.
3. Des stratégies d’émission de plus en plus contrastées
Les volumes levés varient fortement selon les pays. Le Sénégal (+123 %) accélère nettement, la Côte d’Ivoire reste le pilier du marché, tandis que le Bénin et le Niger intensifient leur recours aux adjudications. À l’inverse, le Togo réduit ses émissions (–36 %), suggérant un arbitrage assumé pour préserver sa trajectoire d’endettement plutôt qu’un signal de stress.
4. Une courbe des taux qui reflète l’inquiétude de court terme
La structure des rendements est l’un des enseignements les plus instructifs de 2025. Les tensions se concentrent sur le court et le moyen terme, avec des rendements parfois plus élevés à un an qu’à cinq ou sept ans. Cette courbe en cloche traduit une aversion au risque immédiat, mais aussi une anticipation de stabilisation à moyen terme. Autrement dit, le marché juge que le risque aujourd’hui est plus élevé que le risque demain.
5. Un marché domestique, intégré mais encore peu ouvert
Malgré la hausse des volumes, la base d’investisseurs évolue peu. Les souscriptions restent dominées par les investisseurs résidents (80 à 90 % selon les pays). Le marché demeure un outil de recyclage de l’épargne régionale, relativement captif et encore faiblement connecté aux flux internationaux. Cette configuration apporte de la stabilité, mais limite la diversification des sources de financement.
6. Le risque souverain glisse des bilans bancaires vers l’épargne
L’un des changements les plus structurants est la recomposition des encours. En 2025, la croissance est portée par les comptes clients (assurances, fonds de pension, entreprises), dont les volumes ont plus que doublé, tandis que les comptes propres progressent lentement. Les banques intermédiarisent davantage qu’elles ne portent le risque. Cette évolution renforce la profondeur financière, mais pose une question sensible : celle de la protection de l’épargne face à l’augmentation des besoins souverains, alors que les États visent jusqu’à 12 700 milliards FCFA en 2026.
7. Le marché secondaire signe son retour
Après un net repli en 2023, la liquidité secondaire a fortement rebondi. En 2025, plus de 5 400 milliards FCFA ont été échangés, avec un taux de rotation proche de 25 %, comparable à la période pré-resserrement monétaire. Le marché secondaire n’est donc pas structurellement atone : il réagit aux conditions de liquidité, aux anticipations de taux et aux besoins d’arbitrage.
8. Un primaire qui s’allonge, un secondaire qui reste court
Ce regain de liquidité reste toutefois concentré. Les échanges se font quasi exclusivement sur les maturités courtes et intermédiaires (6 mois – 3 ans). Au-delà de sept ans, le marché secondaire est quasi inexistant. Le long terme est acheté au primaire et conservé jusqu’à l’échéance. Le risque de duration est assumé, mais il n’est pas échangé.
9. Une prime de liquidité intégrée dès l’émission
Ce décalage entre primaire et secondaire crée un paradoxe : les États parviennent à allonger les maturités, mais sans bénéficier d’un marché secondaire profond. Cette illiquidité structurelle se traduit par une prime intégrée dans les taux d’émission, renchérissant le coût du financement à long terme, indépendamment du seul risque souverain.
10. Un marché efficace, mais encore incomplet
Le marché des titres publics de l’UEMOA finance désormais efficacement les États. Il est plus grand, plus discipliné, plus sophistiqué qu’il ne l’était il y a cinq ans. Mais il ne remplit pas encore pleinement sa fonction de transformation de l’épargne en financement long, liquide et soutenable. Il n’est plus administré, mais pas encore pleinement mature.
En 2025, le marché n’a pas seulement battu des records. Il a posé une question de fond : comment passer d’un marché qui finance à un marché qui structure ?
La réponse ne viendra ni des volumes, ni des adjudications, mais de la capacité à élargir la base d’investisseurs, animer durablement le marché secondaire et sécuriser la liquidité du long terme.




