Sénégal : le Trésor lève plus que prévu sur le marché régional, mais Dakar emprunte plus cher que Ouagadougou

Date :

Partager l'article :

Le Trésor sénégalais a levé, vendredi 27 février, 108,79 milliards de FCFA (195 millions de dollars) sur le marché régional de la dette, dépassant son objectif initial de 100 milliards. En apparence encourageante, cette performance masque toutefois une dégradation continue des conditions d’emprunt du pays, à un moment où Dakar fait face à une crise de la dette sans précédent.

Des taux en hausse constante

Selon UMOA-Titres, l’agence régionale en charge des adjudications, l’opération a enregistré un taux de couverture de 161 %. Mais les investisseurs ont exigé des rendements plus élevés :

  • les bons à 364 jours ont été souscrits à 6,79 %, soit +17 points de base par rapport à l’émission du 20 février.

Ce taux a particulièrement retenu l’attention des analystes : le Sénégal emprunte désormais plus cher que le Burkina Faso, un pays confronté à une instabilité sécuritaire majeure.
Le 25 février, Ouagadougou levait en effet des bons de même maturité à 6,16 %, soit 63 points de base de moins que Dakar.

La défiance des marchés persiste

Cet écart illustre la perte de confiance des investisseurs depuis la découverte, en 2024, de près de 7 milliards de dollars d’engagements non déclarés par l’ancienne administration.

Depuis, les signaux négatifs se sont multipliés :

  • Le FMI estime la dette totale (y compris entreprises publiques) à 132 % du PIB fin 2024, bien au-delà des 74 % initialement annoncés.
  • Moody’s a dégradé la note souveraine à Caa1, perspective négative, l’un des niveaux les plus bas de la région.

La Côte d’Ivoire, pilier du financement sénégalais

L’analyse des souscriptions montre que la demande reste forcément concentrée :

  • Les investisseurs ivoiriens ont représenté plus de 55 milliards de FCFA de souscriptions sur les maturités courtes.
  • Le Sénégal lui-même, à travers ses banques publiques et institutions para-étatiques, a absorbé 82 % des titres à 3 ans, soit 42,5 milliards.

Cette dépendance à quelques investisseurs majeurs limite la diversification du financement et accentue la vulnérabilité du Trésor.

À deux semaines d’une échéance critique : l’eurobond de 485 millions $

L’adjudication intervient alors que, le 13 mars prochain, le Sénégal doit honorer le remboursement d’un eurobond émis en 2018, pour un montant total de 485 millions de dollars (principal + intérêts).

Selon des sources concordantes citées par Reuters et Bloomberg, Dakar dispose des fonds nécessaires. Pour les mobiliser, le Trésor a utilisé plusieurs leviers :

  • près de 700 milliards de FCFA empruntés depuis le 1er janvier sur le marché régional ;
  • des total return swaps (TRS) négociés avec des banques internationales.

Ces instruments dérivés permettent d’obtenir immédiatement des devises en mettant en garantie des obligations domestiques. Selon Bank of America, le Sénégal aurait mobilisé entre 750 millions et 1 milliard de dollars de TRS en 2025, adossés à une dette locale représentant 1,3 à 1,5 fois le montant engagé.

La BOAD elle-même a récemment confirmé avoir investi dans des titres publics régionaux afin de mieux gérer sa liquidité en dollars, une communication inhabituelle pour l’institution.

Parallèlement, Dakar cherche à lever 200 milliards de FCFA supplémentaires via un appel public à l’épargne (APE) sur le compartiment syndiqué, coté à la BRVM.

Un programme crucial du FMI toujours suspendu

La principale incertitude reste l’absence d’accord avec le FMI.
Le programme triennal de 1,8 milliard de dollars, suspendu depuis novembre 2025, n’a pas encore été réactivé. Cette suspension avait précipité l’effondrement des eurobonds sénégalais, qui s’échangeaient avec des décotes allant jusqu’à 49 %.

Un nouveau chef de mission est arrivé à Dakar en janvier pour relancer les discussions, mais aucun compromis n’a été annoncé.
Le gouvernement du tandem Bassirou Diomaye Faye – Ousmane Sonko refuse toute restructuration impliquant un haircut. Le Premier ministre privilégie un rééchelonnement des échéances, sans réduction du principal.

Des besoins de financement colossaux en 2026

Selon le projet de Loi de finances :

  • Les besoins de financement global atteignent 6075 milliards de FCFA,
  • Dont 4307 milliards pour les seuls amortissements de dette.

Dans un contexte où la confiance des marchés reste fragile et où les taux poursuivent leur hausse, le défi pour Dakar sera de taille : éviter un défaut tout en rééquilibrant une trajectoire d’endettement devenue insoutenable.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here

spot_img

Articles similaires

NSIA Banque Côte d’Ivoire franchit le cap des 40 milliards FCFA de bénéfice, mais le risque de crédit se tend

NSIA Banque Côte d’Ivoire a confirmé en 2025 sa dynamique de croissance, avec un résultat net qui dépasse...

Sénégal : des recettes budgétaires en hausse de 11,8 % en 2025 malgré les tensions sur la dette

Le Sénégal a mobilisé 4477 milliards de FCFA (7,94 milliards de dollars) de recettes budgétaires en 2025, atteignant...

Nigeria–Allemagne : un nouvel accord de 65 millions d’euros pour soutenir les réformes et l’investissement

Le Nigeria et l’Allemagne renforcent leur coopération économique avec la signature d’un nouveau « Summary of Record »...

Sénégal : Dakar accélère la modernisation du transport urbain avec 1 000 nouveaux taxis

Face aux défis croissants de mobilité urbaine et à l’insécurité routière, le Sénégal poursuit la modernisation de son...