Face à une concurrence portuaire de plus en plus vive en Afrique de l’Ouest, le Sénégal opte pour une stratégie moins spectaculaire que celle des grands ports en eau profonde, mais potentiellement tout aussi structurante. À Dakar, l’enjeu n’est pas de rivaliser frontalement avec les nouvelles plateformes régionales, mais de consolider les segments où le port historique dispose encore d’avantages comparatifs, tout en préparant l’arrivée du futur port de Ndayane dans une logique de complémentarité.
Alors que les projecteurs sont majoritairement braqués sur Ndayane, le Port autonome de Dakar (PAD) avance sur un projet plus discret, mais stratégique : Jambaar, un programme de modernisation du Môle 4, dédié au fret divers et aux produits agricoles en vrac. Ce chantier s’inscrit à la fois comme un pari assumé sur un segment souvent relégué au second plan face au conteneur et comme une stratégie de transition en amont de l’entrée en service du port en eau profonde.
Un investissement ciblé sur un segment clé de l’économie
Le projet Jambaar repose sur un contrat de concession signé pour 25 ans avec un consortium associant Conti-Lines Group, Port of Antwerp-Bruges International, Ership Grupo et AIG Marine & Terminal. La première phase mobilisera un investissement de 85 millions d’euros (environ 100 millions de dollars).
L’objectif est de moderniser les infrastructures du Môle 4, d’accroître les capacités de stockage et d’intégrer des solutions logistiques visant à améliorer l’efficacité opérationnelle d’un terminal essentiel pour l’économie sénégalaise. Le fret divers et les marchandises conventionnelles y occupent en effet une place centrale, en lien direct avec les filières agricoles, les importations de produits stratégiques et l’approvisionnement de l’arrière-pays.
Le fret divers, un levier souvent sous-estimé
Dans un environnement portuaire où la performance est généralement mesurée à l’aune des volumes conteneurisés, le projet Jambaar remet en lumière l’importance des flux non conteneurisés pour de nombreuses économies africaines. Pour le Sénégal, ces trafics restent déterminants tant sur le plan économique que social.
La modernisation du Môle 4 vise ainsi à réduire les délais de manutention, améliorer la fiabilité des opérations et sécuriser des chaînes logistiques encore vulnérables. Un positionnement qui vient conforter le rôle du port de Dakar, régulièrement cité parmi les plateformes les plus performantes d’Afrique subsaharienne. Dans son dernier rapport Container Port Performance Index (CPPI) publié en septembre, la Banque mondiale classait d’ailleurs Dakar comme la plateforme la plus performante de la région.
Une logique logistique étendue au-delà du port
Le projet Jambaar dépasse le seul périmètre des quais dakarois. Il prévoit le développement de liaisons maritimes et fluviales vers des ports secondaires comme Kaolack et Ziguinchor, ainsi que vers d’autres plateformes d’Afrique de l’Ouest. Le recours accru aux barges pour l’acheminement des marchandises vers l’intérieur du pays constitue l’un des piliers de cette stratégie.
En favorisant un report modal du routier vers le fluvio-maritime, le PAD cherche à réduire la congestion urbaine à Dakar, alléger la pression sur les axes routiers et contenir les coûts logistiques. Cette approche de déconcentration des flux, encore peu développée dans la sous-région, s’inscrit dans une vision plus intégrée de la chaîne logistique nationale.
Dakar et Ndayane : vers une complémentarité assumée
Loin d’entrer en concurrence directe avec le futur port en eau profonde de Ndayane, développé avec l’appui de DP World, le projet Jambaar est conçu comme un outil de complémentarité. Ndayane est appelé à capter les grands navires et les flux conteneurisés de nouvelle génération, tandis que Dakar renforce ses positions historiques sur des segments spécifiques à forte valeur économique.
En modernisant ses terminaux existants et en restructurant les corridors logistiques vers l’arrière-pays et les ports secondaires, le Sénégal cherche à éviter un écueil observé dans plusieurs pays africains : la marginalisation progressive des ports historiques au profit de nouvelles infrastructures insuffisamment intégrées au système logistique national.
Inscrit dans les orientations de la Vision Sénégal 2050, ce repositionnement portuaire devrait s’accompagner d’investissements complémentaires dans les ports secondaires, avec une ambition clairement affichée : faire du Sénégal un hub logistique et portuaire de référence en Afrique de l’Ouest.




