En Afrique, l’utilisation des engrais est identifiée depuis plusieurs années comme un levier stratégique pour accroître la productivité des sols et sécuriser les rendements agricoles. Si la Côte d’Ivoire figure parmi les pays les plus consommateurs d’engrais en Afrique de l’Ouest, elle reste encore en deçà des standards internationaux. Dans ce contexte, la réforme fiscale entrée en vigueur en janvier 2026 introduit un nouveau paramètre structurant pour l’ensemble de la filière.
Depuis le 17 janvier 2026, les intrants concourant à la fabrication des engrais ainsi que les emballages destinés à leur conditionnement sont désormais soumis à une TVA de 9 %, selon un communiqué de la Direction générale des Impôts. Cette mesure s’inscrit dans le cadre de la réforme fiscale prévue par la loi de finances 2026.
Jusqu’en 2025, ces produits bénéficiaient d’une exonération totale de TVA. L’annexe fiscale de la loi de finances 2026 a supprimé ce régime dérogatoire et intégré ces intrants dans le champ de la taxe. Si le texte initial prévoyait l’application du taux de droit commun de 18 %, les autorités ont finalement opté pour un taux réduit de 9 %, afin de limiter l’impact de la réforme sur les acteurs économiques de la filière.
Un impact direct sur la structure de coûts de la filière
Dans un pays qui ne dispose pas de production primaire d’engrais minéraux, cette nouvelle fiscalité est loin d’être neutre. Les intrants sont majoritairement importés en vrac, puis transformés localement en engrais composés (NPK) par des entreprises spécialisées dans le mélange et la formulation, comme SOLEVO et ETG.
Selon les données du Centre international de développement des engrais (IFDC), la Côte d’Ivoire a importé 573 123 tonnes d’engrais en 2024, dont :
- 32 % d’urée,
- 24 % de chlorure de potassium (KCL),
- 14 % de NPK,
- 13 % de triple superphosphate (TSP),
- 5 % de phosphate diammonique (DAP),
- 2 % de sulfate d’ammonium.
Cette structure illustre la forte dépendance du pays aux engrais simples importés, utilisés comme intrants de base dans la formulation locale des engrais composés. L’introduction d’une TVA, même réduite, est donc susceptible d’alourdir la facture d’importation, avec un effet mécanique sur les coûts de production et, à terme, sur les prix de vente.
Fiscalité et productivité agricole : une équation délicate
Au-delà de l’impact industriel, la réforme pose la question de l’accessibilité des engrais pour les producteurs. Une hausse des prix peut avoir un effet dissuasif sur l’usage des intrants, dans un contexte où l’augmentation des rendements agricoles reste un objectif stratégique.
D’après les données de la Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, la Côte d’Ivoire affichait en 2023 un niveau d’utilisation d’engrais de 43,8 kg par hectare de terre arable. Ce niveau est supérieur à la moyenne de l’Afrique subsaharienne, mais reste en dessous de l’objectif de 50 kg/ha fixé par les pays africains dans le cadre de la Déclaration d’Abuja de 2006.
Plus récemment, lors du Sommet africain sur les engrais et la santé des sols de Nairobi (2024), la Côte d’Ivoire s’est engagée à tripler la production et la distribution nationales d’engrais organiques et inorganiques certifiés d’ici 2034, afin d’améliorer l’accès et l’accessibilité financière pour les petits exploitants agricoles.
Un arbitrage stratégique pour les autorités
L’introduction de la TVA à 9 % place désormais les autorités ivoiriennes face à un arbitrage stratégique :
- Mobiliser davantage de recettes fiscales dans un contexte de réforme budgétaire,
- Préserver la compétitivité industrielle de la filière engrais,
- Éviter une hausse excessive des prix pour les agriculteurs,
- Et ne pas compromettre les objectifs de productivité agricole et de sécurité alimentaire.
La réforme illustre ainsi une tension classique dans les politiques agricoles africaines : concilier discipline fiscale, développement industriel local et accessibilité des intrants pour les producteurs. À moyen terme, son impact réel dépendra de la capacité de l’État à accompagner la filière par des mécanismes de soutien ciblés, afin que la fiscalité ne devienne pas un frein structurel à l’intensification agricole, pourtant identifiée comme un pilier de la transformation du secteur rural ivoirien.




