Alors que le financement de l’agriculture reste l’un des principaux angles morts du système bancaire en Afrique subsaharienne, le Sénégal expérimente de nouveaux instruments pour orienter davantage de capitaux vers un secteur stratégique pour sa souveraineté alimentaire.
La Banque Agricole du Sénégal (LBA) a franchi une étape importante en procédant, le 5 mai, à la première cotation des obligations du Fonds commun de titrisation de créances (FCTC) « Croissance Agricole 2025-2032 » à la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM).
Selon les informations publiées par la BRVM, cette opération, structurée en deux tranches offrant des rendements de 8 % et 9 %, a permis de mobiliser 80 milliards de FCFA (143,3 millions de dollars), destinés au financement des chaînes de valeur agricoles.
Au-delà du montant levé, l’opération marque une évolution notable dans les modes de financement du secteur agricole sénégalais. En recourant à la titrisation, la Banque Agricole transforme une partie de ses créances en instruments financiers négociables, proposés aux investisseurs du marché régional. Ce mécanisme lui permet de refinancer son portefeuille, de libérer des capacités de prêt et d’accéder à des ressources plus longues et potentiellement plus abondantes.
Le choix de cette approche reflète les limites persistantes du financement bancaire traditionnel de l’agriculture. Dans la plupart des économies africaines, ce secteur reste perçu comme particulièrement risqué, en raison de son exposition aux aléas climatiques, de la faiblesse des garanties offertes par de nombreux producteurs, du poids de l’informalité et d’une structuration encore insuffisante des chaînes de valeur.
Les chiffres illustrent cette marginalisation. D’après les données de la BCEAO, les crédits bancaires accordés au secteur agricole au Sénégal ont représenté en moyenne 21,7 milliards de FCFA par an entre 2021 et 2023, soit seulement 1,53 % du volume total des prêts bancaires distribués dans le pays sur cette période.
Ce niveau apparaît très en deçà des besoins identifiés. Le ministère sénégalais de l’Agriculture estime en effet à près de 3 000 milliards de FCFA les investissements nécessaires pour atteindre les ambitions nationales en matière de souveraineté alimentaire.
Dans ce contexte, la diversification des sources de financement devient un enjeu structurel. Le recours au marché financier régional permet non seulement de réduire la dépendance au refinancement bancaire classique, mais aussi d’attirer des investisseurs institutionnels vers des actifs adossés à l’économie réelle.
Pour la BRVM, l’opération revêt également une portée symbolique. « Cet événement est le symbole d’une finance qui se reconnecte à l’économie réelle, en particulier à un secteur clé pour notre développement : l’agriculture », a souligné son directeur général, Edoh Kossi Amenounve.
Reste désormais la question de l’effet d’entraînement. Si cette première expérience se révèle concluante, elle pourrait ouvrir la voie à d’autres opérations similaires, au Sénégal comme dans le reste de l’UEMOA, où le financement agricole demeure largement insuffisant malgré son poids économique et social.
A.N.




