BOAD : Serge Ekué déroule la mécanique de « Djoliba la suite », un plan à 6 500 milliards FCFA sans attendre les dotations des bailleurs

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À l’occasion des BOAD Development Days, réunis les 11 et 12 juin à Lomé autour du financement du logement et de la souveraineté énergétique, le président de la Banque ouest-africaine de développement, Serge Ekué, a accordé un entretien sans concession à quatre rédactions africaines. Il y détaille la mécanique financière du nouveau plan quinquennal de l’institution, règle un différend avec les agences de notation et pose les bases d’un modèle de banque de développement radicalement différent de ses prédécesseurs.

6 500 milliards FCFA sans compter sur les dotations

Le nouveau plan stratégique « Djoliba… la suite » (2026-2030) vise 6 500 milliards FCFA d’engagements — environ 10 milliards d’euros, soit le double du cycle précédent qui avait atteint 107,4 % de ses objectifs pour 5,2 milliards de dollars d’investissements. La rupture de méthode est assumée : « Nous vivons dans un monde où le capital n’est plus gratuit. Ce monde-là est mort », tranche Ekué, ajoutant que le contribuable occidental « ne veut plus donner ». La BOAD ne compte donc pas attendre des dotations — elle va chercher ses ressources sur les marchés : blended finance, titrisation, instruments hybrides, marchés japonais, moyen-orientaux, régionaux.

La titrisation, moteur de régénération du bilan

La pièce maîtresse du modèle BOAD repose sur une mécanique encore rare chez les banques de développement : la titrisation des prêts pour régénérer le capital. « Pour chaque 100 prêté, il faut mettre de côté 8 à 10 unités de capital. La titrisation transforme ce prêt en obligation vendue à des investisseurs : le capital gelé tombe à 2 », explique Ekué. En 2025, cette mécanique a régénéré 200 milliards FCFA de fonds propres, ouvrant droit à environ 800 milliards de nouveaux financements avec le levier de 4 de la banque.

C’est cette technique que Fitch ne valorise pas à sa juste valeur dans sa notation — BBB, soit trois crans sous la note inaugurale JCR « A » obtenue au Japon en mai 2026. « J’assume un désaccord avec le modèle de Fitch : il ne capte pas encore la régénération de fonds propres par la titrisation », dit-il sans détour. Et d’ajouter : « La préservation de la notation n’est pas un objectif en soi. Si c’en était un, dans certaines situations, on pourrait en mourir. »

Le Japon dans le viseur

Pour diversifier ses sources de financement, la BOAD regarde désormais le marché japonais. « Vous avez un marché profond, liquide, et une notation excellente : ce serait criminel de ne pas regarder », assume Ekué. Avec un JGB à 10 ans à environ 2,65 % et une surépargne domestique massive, les fonds de pension japonais offrent un gisement de liquidités à capter pour une institution notée « A » stable par JCR.

Une filiale dédiée au secteur privé

L’autre chantier structurant de « Djoliba la suite » est la création d’une filiale à 100 % dédiée au financement des entreprises privées — sur le modèle de BOAD-Titrisation. Le portefeuille de la banque, aujourd’hui aux deux tiers public, doit tendre vers le 50-50. La contrainte : les ratios d’endettement de plusieurs États membres approchent du plafond communautaire, ce qui réduit mécaniquement la capacité d’absorption de nouveaux prêts souverains. « On n’applique pas à une entrepreneur les procédures du public », justifie Ekué.

Le principe de subsidiarité s’appliquera avec les autres institutions : banques commerciales en dessous d’un certain seuil, BOAD pour les tickets intermédiaires, BAD au-delà.

Le logement, « bien de stabilisation » et priorité du cycle

C’est précisément pour débloquer le financement du logement — déficit estimé à 3,5-4 millions d’unités dans l’UEMOA — que la BOAD a choisi ce thème pour ses Development Days. « Le logement n’est pas un bien ordinaire : c’est un bien de stabilisation », résume Ekué. Il appelle à briser le verrou de la garantie-fiche de paie qui exclut les 90 % de population dans l’informel, et mise sur des mécanismes de refinancement (Afinhab) et de partage des risques pour élargir l’accès au crédit habitat.

L’institution reste par ailleurs prudente comme émetteur sur le marché régional pour ne pas créer d’effet d’éviction au détriment des signatures souveraines — tout en étant un investisseur ancre sur les émissions de ses États membres. « Quand on voit la BOAD dans un carnet d’ordres, on sait que c’est sérieux », conclut-il.

E.N.

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