Dans un contexte marqué par la pression sur les réserves de change et la volatilité des monnaies africaines, la question du rapatriement des recettes d’exportation minières revient au cœur du débat économique. Au Ghana, une controverse récente illustre les tensions persistantes entre autorités publiques et acteurs du secteur extractif.
Une divergence de lecture sur les flux de devises
Le débat a été relancé après une déclaration de Sammy Gyamfi, responsable du Ghana Gold Board, selon laquelle les grandes compagnies minières ne rapatrieraient pas plus de 20 % de leurs recettes d’exportation.
Une affirmation immédiatement contestée par la Chambre des Mines du Ghana, qui dénonce une lecture partielle des flux financiers. Selon l’organisation, ce chiffre ne prend en compte que les transactions passant par la Bank of Ghana, en excluant les flux transitant par les banques commerciales.
En intégrant l’ensemble des circuits — paiements de royalties, salaires, factures énergétiques et règlements fournisseurs — le patronat minier avance un taux de rapatriement de 70,8 % pour 2024, soit 4,9 milliards de dollars sur 7,1 milliards de revenus générés.
Un enjeu macroéconomique critique
Au-delà de la controverse technique, la question du rapatriement des devises est centrale pour les économies extractives. Elle conditionne directement :
- la stabilité du taux de change,
- la capacité des banques centrales à constituer des réserves,
- et la gestion des déséquilibres extérieurs.
Dans des pays où le secteur minier représente une part importante des entrées de devises, tout écart de traçabilité peut fragiliser l’équilibre macroéconomique.
Un débat qui dépasse le Ghana
La situation ghanéenne s’inscrit dans une problématique plus large à l’échelle du continent.
En Zambie, une mission conjointe du FMI et de la Banque de Zambie a estimé que 50 à 90 % des recettes d’exportation du cuivre n’avaient pas été rapatriées entre 2020 et 2021. En réponse, Lusaka a mis en place dès 2024 un système numérisé de suivi des flux, imposant un rapatriement sous 90 jours.
En République démocratique du Congo, les autorités ont également durci le cadre réglementaire. Un audit complet de la chaîne de captation des revenus miniers a été ordonné, tandis que les sanctions pour non-déclaration de comptes à l’étranger ont été fortement relevées, selon une analyse d’AKILI Consulting.
Un problème de transparence et de traçabilité
Ces tensions révèlent un défi structurel : la fragmentation des canaux financiers complique le suivi des recettes. Entre banques centrales, banques commerciales et circuits internationaux, la mesure réelle des flux devient sujette à interprétation.
Au Ghana, la Chambre des Mines appelle désormais à une clarification officielle par la banque centrale, via la publication de données désagrégées couvrant l’ensemble des circuits de rapatriement.
Entre souveraineté monétaire et attractivité minière
Derrière ce débat technique se joue un équilibre délicat. Les États cherchent à renforcer leur souveraineté monétaire et à sécuriser les entrées de devises, tandis que les compagnies minières défendent des modèles opérationnels intégrés à des chaînes de valeur globales.
La capacité à instaurer des mécanismes de suivi transparents, fiables et acceptés par l’ensemble des parties prenantes sera déterminante. Elle conditionnera à la fois la stabilité macroéconomique et l’attractivité des secteurs miniers africains dans un contexte de concurrence accrue pour les investissements.
E.N.




