Face aux tensions géopolitiques qui secouent le marché mondial des intrants agricoles, le Burkina Faso anticipe un risque majeur pour sa sécurité alimentaire. Le gouvernement a annoncé la constitution d’un stock stratégique de 56 700 tonnes d’engrais afin de sécuriser l’approvisionnement des producteurs et limiter l’impact de la flambée des prix internationaux.
La décision, validée lors du Conseil des ministres du 7 mai, intervient alors que le marché mondial des fertilisants subit de fortes turbulences liées au conflit au Moyen-Orient et aux perturbations logistiques dans le détroit d’Ormuz, un passage stratégique par lequel transite environ un tiers du commerce maritime mondial des fertilisants, soit près de 16 millions de tonnes par an.
Une pression mondiale sur les prix
Dans son dernier rapport Commodity Markets Outlook, publié fin avril, la Banque mondiale estime que les prix mondiaux des engrais pourraient progresser de plus de 30 % en 2026.
L’urée, principal fertilisant azoté utilisé dans le monde, est particulièrement exposée. Son prix moyen pourrait atteindre 675 dollars la tonne cette année, soit une hausse d’environ 60 % par rapport à 2025.
Pour un pays comme le Burkina Faso, fortement dépendant des importations pour couvrir ses besoins en intrants agricoles, cette évolution représente un risque direct sur :
- le coût de production agricole ;
- les revenus des exploitants ;
- les rendements des prochaines campagnes ;
- et, à terme, la stabilité de l’approvisionnement alimentaire national.
Une réponse dans le cadre d’un programme d’urgence
Le stock stratégique sera constitué dans le cadre de l’Opération d’urgence pour le renforcement de la production agricole au Burkina Faso (OURPA-BF).
Ce programme mobilise 60,04 milliards FCFA (environ 107,4 millions de dollars) avec un financement conjoint de l’État burkinabè et de la Banque africaine de développement (BAD).
L’objectif dépasse la seule réponse conjoncturelle à la crise des fertilisants. Le programme vise plus largement à soutenir la souveraineté alimentaire nationale à travers :
- un meilleur accès aux intrants de qualité ;
- le renforcement des capacités techniques des producteurs ;
- l’amélioration des pratiques agricoles ;
- et une meilleure gouvernance des filières semencières et fertilisantes.
Un dispositif logistique plus large
En complément du stock de sécurité, les autorités prévoient :
- l’acquisition de 68 700 tonnes supplémentaires d’engrais ;
- l’achat de 10 087 tonnes de semences améliorées (riz, maïs, mil, soja, blé) ;
- la construction de quatre entrepôts de 15 000 tonnes chacun à Bobo-Dioulasso, Koudougou, Ziniaré et Koupéla ;
- ainsi que cinq magasins de stockage de 500 tonnes.
Cette composante logistique traduit une volonté de renforcer durablement les capacités nationales de gestion des intrants, au-delà de la crise actuelle.
Une dépendance croissante aux fertilisants
Le défi est d’autant plus important que la consommation d’engrais augmente rapidement dans le pays.
Selon l’International Fertilizer Development Center (IFDC), la consommation apparente est passée de 164 422 tonnes en 2019 à 327 163 tonnes en 2023, soit un quasi-doublement en cinq ans.
Cette dynamique reflète l’intensification progressive des systèmes agricoles, mais accentue également la vulnérabilité du pays aux chocs exogènes sur les marchés internationaux.
Vers une réflexion sur l’autonomie stratégique ?
À court terme, la constitution d’un stock de sécurité apparaît comme une réponse pragmatique.
Mais à moyen terme, cette nouvelle crise relance une question structurelle : celle de la dépendance africaine aux importations de fertilisants.
Pour le Burkina Faso, comme pour de nombreux pays sahéliens, la sécurité alimentaire passera probablement aussi par :
- le développement de solutions locales ou régionales de production d’intrants ;
- l’optimisation de l’usage des fertilisants ;
- et une diversification des approches agronomiques pour limiter l’exposition aux chocs mondiaux.
E.N.




