Après plus de vingt ans d’investissements massifs sans résultats durables, le Nigeria tente une nouvelle approche pour remettre en service ses raffineries publiques. La compagnie pétrolière nationale NNPC mise désormais sur un modèle de partenariat fondé sur le partage des risques et la performance opérationnelle, plutôt que sur les schémas classiques de réhabilitation financés par l’État.
Fin avril, la NNPC a signé à Jiaxing, en Chine, un accord préliminaire avec les groupes Sanjiang Chemical et Xingcheng Industrial Park pour soutenir la réhabilitation des raffineries de Port Harcourt et Warri. Si l’accord reste à ce stade non contraignant, il marque un changement d’approche notable dans un secteur marqué par des échecs répétés.
Plus de 25 milliards $ investis sans redémarrage durable
Le Nigeria traîne depuis deux décennies le lourd passif de ses raffineries publiques. Entre 2003 et 2023, plus de 25 milliards de dollars auraient été engagés dans différents programmes de réhabilitation, sans permettre un retour durable à la production. Malgré ces investissements, le pays est resté massivement dépendant des importations de carburants.
En 2021, le gouvernement fédéral avait encore approuvé de nouveaux financements de 1,5 milliard de dollars pour Port Harcourt et de 1,48 milliard de dollars pour Warri et Kaduna. Port Harcourt a brièvement repris ses activités en 2024 à capacité réduite, avant un nouvel arrêt. Warri et Kaduna, elles, sont restées largement inactives.
Au cœur du problème, un modèle contractuel jugé inefficace : les prestataires étaient rémunérés pour exécuter des travaux, sans obligation de garantir la performance industrielle des installations après leur remise en état.
Un modèle fondé sur le partage du risque
Avec le modèle baptisé Technical Equity Partnership (TEP), la NNPC cherche à rompre avec cette logique.
Cette fois, les partenaires privés ne seraient pas seulement chargés des travaux techniques, mais également impliqués dans l’exploitation, la maintenance et les performances à long terme des raffineries. En clair, leur retour sur investissement dépendrait directement du bon fonctionnement des installations.
L’ambition affichée va au-delà d’une simple remise en service. La NNPC veut repositionner ces actifs comme de véritables hubs énergétiques intégrés, combinant raffinage, pétrochimie et traitement du gaz, afin d’accroître la valeur ajoutée locale et de réduire durablement les importations.
Autre élément notable : selon la compagnie publique, aucun financement public direct ne serait mobilisé dans cette nouvelle phase.
Des interrogations sur les partenaires choisis
Si le changement de modèle est salué par certains observateurs, le choix des partenaires soulève déjà des questions.
Sanjiang Chemical opère principalement dans la pétrochimie, notamment dans les dérivés chimiques, tandis que Xingcheng Industrial Park est davantage spécialisé dans le développement de zones industrielles. Aucun des deux groupes n’est identifié comme un acteur majeur du raffinage pétrolier à grande échelle.
Des critiques ont ainsi émergé dans le pays, certains observateurs qualifiant l’initiative d’expérimentale, en l’absence notamment d’un grand contractant EPC (Engineering, Procurement and Construction) clairement identifié.
La NNPC nuance toutefois en rappelant qu’il s’agit d’un cadre préliminaire appelé à évoluer.
L’effet Dangote en toile de fond
Cette tentative intervient alors que le marché nigérian du raffinage connaît une transformation majeure avec la montée en puissance de la raffinerie Dangote.
Avec une capacité annoncée de 650 000 barils par jour, cette infrastructure privée a permis au Nigeria de devenir exportateur net de produits raffinés. Mais les besoins domestiques restent élevés, autour de 50 millions de litres de carburants par jour, et les importations n’ont pas totalement disparu.
Dans ce contexte, la remise en service des raffineries publiques pourrait offrir une diversification bienvenue de l’offre domestique et limiter le risque de concentration excessive autour d’un acteur unique.
Port Harcourt et Warri représentent à elles seules une capacité théorique de plus de 300 000 barils par jour.
Un test grandeur nature
Pour Abuja, l’enjeu dépasse la seule réhabilitation d’infrastructures vieillissantes. Il s’agit de tester un nouveau modèle de gouvernance industrielle, où la responsabilité opérationnelle serait directement liée à l’investissement privé.
Le succès dépendra toutefois de plusieurs inconnues : qualité des contrats, solidité des partenaires techniques, mécanismes de contrôle et capacité réelle à maintenir les installations sur le long terme.
Après des décennies de dépenses sans résultats, le Nigeria tente un nouveau pari. Cette fois, la question n’est plus seulement de réparer des raffineries, mais de savoir si un nouveau modèle économique peut enfin les rendre viables.
Y.H.




